Vues et perspectives
Les perspectives d’investissementActifs réels : pourquoi l’espace et le temps sont plus déterminants que jamais
La transition énergétique européenne repose sur des infrastructures résilientes et une flexibilité accrue.
Author
Ruairi Revell
Head of Sustainability – Economic Infrastructure

Duration: 7 Min
Date: 12 juin 2026
L’Europe n’est pas directement dépendante du Moyen-Orient pour l’essentiel de son approvisionnement énergétique. Néanmoins, les récentes tensions géopolitiques ont rappelé à quelle vitesse les déséquilibres peuvent se transmettre à l’échelle mondiale.
Le pétrole et le gaz naturel liquéfié sont échangés sur des marchés globaux ; en cas de perturbation, les effets se matérialisent moins par des pénuries physiques que par une volatilité accrue des prix, des coûts d’assurance plus élevés et des contraintes logistiques.
Pour les ménages, cela se traduit par des factures volatiles. Pour l'industrie, cela signifie une pression sur les marges. Pour les décideurs politiques, cela implique des compromis difficiles.
En période de stabilité, les politiques énergétiques reposent souvent sur l’idée que sécurité d’approvisionnement, accessibilité et décarbonation peuvent progresser simultanément. En période de tension, les priorités se réorganisent : la sécurité et la résilience deviennent prépondérantes, conditionnant les autres objectifs.
C’est un enseignement clé : la décarbonation est d’autant plus soutenable qu’elle renforce la résilience et l’accessibilité, plutôt qu’elle n’entre en concurrence avec elles.
Que recouvre réellement la notion de résilience ?
Les infrastructures énergétiques doivent permettre au système de fonctionner dans des conditions variées – y compris en situation de stress.
La résilience se conçoit en amont des crises. Lorsqu’un système n’est pas dimensionné pour absorber les chocs, les coûts ne disparaissent pas : ils réapparaissent sous forme d’interventions d’urgence, de déséquilibres, de congestion des réseaux ou de volatilité accrue.
Au-delà de l’électricité, l’ensemble du système énergétique européen est de plus en plus interconnecté. Électricité, chaleur et carburants interagissent étroitement. Une tension sur un segment se diffuse rapidement vers les coûts industriels, les factures des ménages et, in fine, l’acceptabilité politique.
La résilience est donc avant tout une question de conception. Deux contraintes opérationnelles sont particulièrement structurantes : l’espace et le temps.
L'espace : acheminer l'énergie là où elle est nécessaire
La dimension spatiale renvoie à la capacité d’acheminer l’énergie au bon endroit.
Elle recouvre les infrastructures physiques – réseaux électriques, gazoducs, interconnexions – mais aussi les outils opérationnels permettant de gérer la congestion, notamment pendant le développement de nouvelles capacités.
En Europe, ces contraintes sont souvent liées aux délais de planification et d’obtention des autorisations. Même en présence de capitaux, le développement et la modernisation des réseaux s’inscrivent dans des horizons longs.
Dans ce contexte, les solutions visant à optimiser l’utilisation des infrastructures existantes prennent une importance accrue. Améliorer l’efficacité opérationnelle peut être aussi stratégique que d’augmenter les capacités.
Le temps : aligner l’offre et la demande à l’échelle du système
La dimension temporelle consiste à équilibrer l’offre et la demande sur différentes échelles : secondes, heures, jours ou saisons.
Il ne s’agit pas d’un enjeu lié à une technologie unique. Si les batteries jouent un rôle croissant, elles ne constituent qu’un élément d’un ensemble plus large de solutions, parmi lesquelles :
- services de stabilité du réseau
- mécanismes de flexibilité
- stockage thermique
- capacités de production bas carbone pilotables
- solutions de stockage de l’électricité
Ces dispositifs contribuent à limiter la volatilité et à garantir la disponibilité de l’énergie au moment où elle est nécessaire, et non uniquement lorsqu’elle est produite.
Combler le déficit de financement de l'intégration
L'Europe a réalisé d'importants progrès pour réduire les risques liés à la production d'énergie propre. Cela dit, bon nombre des actifs qui acheminent et équilibrent l'énergie à travers le réseau sont encore financés par des fonds à court terme, exposés à la volatilité, plutôt que comme des infrastructures essentielles.
Lorsque ces actifs d’« intégration » sont contraints de se négocier à des taux de rendement plus élevés, le système finit par en payer le prix par le biais de restrictions, de redispatching, de volatilité ou, dans certains cas, de soutien fiscal.
L’enjeu est donc de savoir si ces coûts sont anticipés, maîtrisés et intégrés de manière efficiente, ou bien subis de manière répétée a posteriori.
Pourquoi les investisseurs devraient-ils s'en soucier ?
Pour les investisseurs, la résilience n’est pas un concept abstrait. Elle a des implications directes en matière de risque, de rendement et de stabilité à long terme.
Lorsque les gains d’efficacité ou la réduction des émissions sont économiquement rationnels, ils tendent à s’imposer d’eux-mêmes. L’enjeu réside davantage dans la bonne valorisation des actifs essentiels au fonctionnement du système.
Les infrastructures énergétiques ne peuvent tolérer des défaillances répétées. Les actifs qui assurent disponibilité, stabilité et continuité ne sont pas accessoires. Lorsque ces attributs ne sont pas correctement rémunérés, le risque ne disparaît pas : il se manifeste autrement, souvent de manière plus imprévisible.
Une question centrale se pose alors : comment répartir efficacement ces risques entre les acteurs ?
Des cadres de revenus plus lisibles et durables pour les services essentiels permettraient de financer ces actifs à des coûts du capital proches de ceux des infrastructures, plutôt qu’à des niveaux de rendement plus volatils. Il ne s’agit pas d’éliminer le risque, mais de le rémunérer de manière transparente et adaptée.
Pour les investisseurs à long terme, cette distinction est importante. Des flux de trésorerie prévisibles, une volatilité moindre et la pertinence du système sont autant de caractéristiques qui favorisent la résilience tant au niveau du portefeuille qu’au niveau sociétal.
Quand la résilience se construit dans la pratique
Une large part des enjeux – et des solutions – se situe à l’échelle locale.
Réseaux régionaux, services publics, infrastructures de chaleur ou plateformes opérationnelles sont au cœur des décisions d’investissement, de planification et d’exécution.
Dans ce contexte, des plateformes de taille intermédiaire peuvent parfois agir plus rapidement que des projets « greenfield » de grande envergure. La proximité avec les opérations facilite l’adaptation et permet d’optimiser les infrastructures existantes sans dépendre exclusivement de cycles d’autorisation longs.
Des exemples existent déjà à travers l'Europe. La chaleur résiduelle des centres de données décentralisés est utilisée pour alimenter les réseaux de chauffage urbain, améliorant ainsi l'efficacité tout en réduisant la dépendance aux combustibles.
Les plateformes de biométhane transforment les flux de déchets locaux en gaz renouvelable, remplaçant ainsi les combustibles importés et contribuant à la sécurité énergétique dans les régions où l'électrification prend du temps.
Ces initiatives, souvent peu visibles, jouent néanmoins un rôle clé dans le renforcement de la résilience tout en soutenant l’accessibilité et la décarbonation.
Conclusion
Pour que l’accessibilité énergétique et la décarbonation résistent aux chocs, la résilience doit être intégrée dès la conception des systèmes.
Cela implique de traiter les dimensions spatiales et temporelles comme des infrastructures essentielles, afin qu'elles puissent être mises en place à grande échelle et à un coût acceptable pour les ménages et l'industrie.
Dans un environnement où les facteurs géopolitiques peuvent affecter les prix bien plus rapidement que les infrastructures ne peuvent évoluer, les solutions locales – énergies renouvelables domestiques, réseaux intégrés, systèmes de chauffage efficaces et sources bas carbone flexibles – dépassent le seul enjeu climatique. Elles constituent également des leviers essentiels de résilience.



