Vues et perspectives
Marchés émergentsMarchés émergents : garder une longueur d’avance à mesure que les perceptions évoluent
Pourquoi les marchés émergents d’aujourd’hui sont différents – et les opportunités qui en découlent.
Author
Alex Smith
Head of Equities Investment Specialists – Asia Pacific, Aberdeen

Duration: 8 Min
Date: 13 juin 2026
Pour de nombreux investisseurs, les marchés émergents restent associés à des caractéristiques bien ancrées : volatilité, complexité et difficulté d’accès.
Cette perception s’est construite au fil des crises politiques et économiques passées, d’une croissance inégale et de risques structurels qui définissaient autrefois cette classe d’actifs. Elle apparaît toutefois de plus en plus en décalage avec la réalité actuelle des marchés émergents.
Au cours des deux dernières décennies, les fondamentaux se sont nettement améliorés : les institutions se sont renforcées, les bilans se sont assainis et les marchés ont gagné en maturité.
Ce décalage – entre les perceptions des investisseurs et les données observées – contribue à expliquer pourquoi les marchés émergents demeurent l’une des classes d’actifs les moins représentées dans l’univers des actions mondiales.
EM equity funds' share in global equity AUM
Dès lors, quels sont les freins persistants ? Et pourquoi observe-t-on aujourd’hui un réexamen de ces allocations ?
Le décalage de perception : des convictions encore bien ancrées
L’une des perceptions les plus tenaces est que les marchés émergents sont intrinsèquement plus risqués que les marchés développés.
Ce point de vue trouve son origine dans l’histoire. Les épisodes de crise – de la crise financière asiatique aux défauts récurrents de l’Argentine – continuent de marquer durablement les esprits, alimentant les inquiétudes liées aux fluctuations des devises, à l’imprévisibilité des politiques monétaires et à l’instabilité politique.
La liquidité constitue une autre source de préoccupation. Les marchés émergents sont encore souvent perçus comme peu liquides, avec des volumes d’échanges faibles et une forte dépendance aux capitaux étrangers, susceptible d’accentuer les mouvements en période de tension.
S’y ajoute une perception liée à leur taille : ils sont fréquemment considérés comme marginaux, relevant d’une allocation périphérique plutôt que d’un pilier des portefeuilles globaux.
Prises isolément, ces perceptions sont compréhensibles. Ensemble, elles entretiennent l’image d’une classe d’actifs moins stable, moins liquide et moins structurante que les marchés développés.
La réalité des marchés aujourd’hui : une lecture plus nuancée
La réalité est aujourd’hui sensiblement différente.
En matière de risque, l’écart de volatilité entre marchés émergents et développés s’est réduit ces dernières années, reflétant une amélioration de la stabilité macroéconomique dans de nombreux pays. Les bilans se sont renforcés, avec un niveau d’endettement des entreprises désormais inférieur à celui observé aux États-Unis [1]. De nombreux États affichent également des positions extérieures solides, soutenues par des réserves de change accrues et une amélioration des positions d’investissement international.
La composition de cette classe d’actifs a elle aussi évolué. L’exposition actions se concentre désormais majoritairement sur de grandes économies exportatrices – Chine, Corée, Taïwan et Inde – qui représentent ensemble environ 77 % de l’indice MSCI Emerging Markets [2].
Ces marchés présentent de plus en plus de caractéristiques proches des économies développées : profondeur accrue des marchés de capitaux, devises plus stables et réformes structurelles en cours.
La liquidité s’est améliorée en parallèle. La capitalisation boursière a plus que doublé depuis 2017, tandis que la montée en puissance des investisseurs domestiques constitue une source de financement plus stable.
En Chine, les investisseurs particuliers représentent près de 30 % des échanges, limitant la dépendance aux flux internationaux de court terme [3].
En Inde, pour la première fois depuis plus de 20 ans, les investisseurs locaux détiennent davantage d’actions que les investisseurs étrangers [4].
Enfin, la question de l’échelle mérite d’être reconsidérée. Les marchés émergents représentent environ 24 % de la capitalisation boursière mondiale et plus de 61 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Ils ont également contribué à environ 70 % de la croissance économique mondiale au cours des dernières années [5].
En d’autres termes, ils ne sont plus périphériques : ils sont désormais au cœur des dynamiques de croissance, de production et de formation du capital à l’échelle mondiale.
L’écart d’allocation : une adaptation encore incomplète
Malgré l’amélioration des fondamentaux, les allocations vers les marchés émergents ont reculé jusqu’en 2025.
Cette situation s’explique en partie par une inertie structurelle : les allocations de portefeuille évoluent lentement, notamment lorsqu’elles reposent sur des hypothèses historiques en matière de risque et de diversification.
La construction des indices joue également un rôle clé. En dépit de leur poids économique, les marchés émergents restent sous-représentés dans les indices globaux. À titre d’exemple, la Chine représente environ 12 % du flottant mondial, mais seulement près de 3 % de l’indice MSCI ACWI [6].
Ce décalage induit un biais structurel : les portefeuilles alignés sur ces indices tendent mécaniquement à sous-pondérer les marchés émergents.
Les biais comportementaux, eux aussi, persistent, nourris par les expériences passées.
Par ailleurs, les solides performances des marchés développés – en particulier des États-Unis – ont renforcé les allocations existantes, contribuant à une concentration accrue.
Si la concentration est un phénomène global, souvent alimenté par les flux vers la gestion passive, celle des marchés émergents repose sur plusieurs régions, sans domination durable d’un seul marché.
La Chine, qui représentait 40 % de l’indice en 2020, pesait environ 23 % fin avril 2026, Taïwan étant désormais le premier marché [7]. Cette rotation illustre une dynamique interne propre aux marchés émergents, absente des grands indices mondiaux.
Réévaluation : quels catalyseurs?
Historiquement, les ajustements d’allocation interviennent généralement après les évolutions de marché plutôt qu’en anticipation.
Les périodes de volatilité jouent souvent un rôle déclencheur, en mettant en évidence les risques de concentration et en incitant à une diversification accrue. De même, les changements de régime – qu’ils soient monétaires ou liés aux flux d’investissement globaux – peuvent rediriger les capitaux vers les marchés émergents.
Les développements récents s’inscrivent dans cette dynamique. La montée des tensions géopolitiques et la résurgence des barrières commerciales ont renforcé l’incertitude, attirant de nouveau l’attention sur ces marchés.
En 2025, les marchés émergents ont surperformé les marchés développés de plus de 10 points de pourcentage selon MSCI, soutenus par l’amélioration des fondamentaux et un environnement politique plus favorable.
Parallèlement, des forces structurelles puissantes sont à l’œuvre. Le redémarrage des investissements dans l’économie réelle – porté par la décarbonisation, la réorganisation des chaînes d’approvisionnement, la numérisation et l’augmentation des dépenses de défense – alimente un nouveau cycle d’investissement.
Les marchés émergents en constituent un maillon essentiel, en fournissant capacités industrielles, expertise technique et ressources clés.
Cela se traduit directement dans les dynamiques de bénéfices. La croissance des marchés émergents a historiquement été corrélée aux cycles d’investissement globaux, et les premiers signes d’un retour de cette relation sont d’ores et déjà visibles.
Conclusion
En l’espace de deux décennies, les marchés émergents se sont profondément transformés. Jadis perçus comme risqués et instables, ils constituent aujourd’hui une classe d’actifs plus solide, plus diversifiée et structurellement incontournable.
Pourtant, les allocations des investisseurs reflètent encore largement des perceptions héritées du passé.
Réduire cet écart ne suppose pas nécessairement un repositionnement radical, mais implique une réévaluation des hypothèses de long terme, à mesure que les moteurs de la croissance mondiale évoluent.
Dans l’environnement actuel, le principal risque n’est peut-être plus d’investir dans les marchés émergents, mais de continuer à en sous-estimer le rôle et l’importance.
[1] [2] [3] [5] [6] [7] Source : Aberdeen, MSCI, décembre 2025.
[4] Goldman Sachs Investment Research, mai 2026.
Investir dans les marchés émergents peut comporter plus de risques que dans les marchés plus développés en raison, entre autres, de risques politiques, fiscaux, économiques, de change, de liquidité et réglementaires plus élevés.





