Vues et perspectives
Actions des marchés émergents

Télécommunications des marchés émergents : vers un retour du pouvoir de fixation des prix

Une infrastructure essentielle à l’essor de l’IA, encore insuffisamment valorisée.

Contributors
Frederico Benite Neto
5g emerging markets

Duration: 10 Min

Date: 10 août 2026

Les télécommunications ont longtemps été considérées comme des secteurs traditionnels : à forte intensité capitalistique, fortement réglementés et n’offrant qu’une croissance modeste, avec des rendements que de nombreux investisseurs jugeaient insuffisants pour compenser les risques. Ce point de vue semble aujourd’hui de plus en plus dépassé.

L’IA a entraîné une réévaluation majeure dans presque tous les maillons visibles de la chaîne de valeur des données, des puces électroniques au cloud en passant par les centres de données et les équipements électriques. Pourtant, les opérateurs de télécommunications ne semblent pas bénéficier d’une reconnaissance équivalente de la part des marchés, alors même qu’ils possèdent les réseaux par lesquels ces données doivent, en définitive, transiter. Ils constituent une infrastructure essentielle au fonctionnement de l’économie numérique.

Ce décalage est particulièrement intéressant à observer sur les marchés émergents (ME). De nombreux marchés des télécommunications des ME passent d’une phase de guerres des prix fragmentées à des structures sectorielles plus rationnelles, alors même que la 5G permet aux opérateurs de transporter des volumes de données plus importants à des coûts unitaires plus bas. Cette évolution pourrait marquer la transition vers un environnement caractérisé par un pouvoir de fixation des prix accru, un levier opérationnel plus favorable et une importance stratégique renforcée.

Du boom des données à la compression des marges

Le dernier boom des données mobiles aurait dû être une période faste pour les opérateurs de télécommunications. Les smartphones sont devenus indispensables, les consommateurs ont passé plus de temps en ligne, et la 4G a intégré les réseaux sociaux, le streaming, les jeux vidéo et les divertissements mobiles au quotidien. Il s’agissait de la numérisation des loisirs, et ce sont les réseaux de télécommunications qui l’ont rendue possible. Pourtant, pour de nombreux opérateurs, en particulier dans les marchés émergents, cela ne s’est pas traduit par une amélioration des rendements, mais par une pression sur les marges.

Figure 1 : Augmentation du trafic mondial de données mobiles

Source : Cisco Visual Networking Index (VNI), Bloomberg, juin 2026

Le problème résidait dans le fait que la consommation de données a augmenté plus rapidement que sa monétisation. Sur de nombreux marchés émergents, la 3G est arrivée plus tardivement que sur les marchés développés, laissant aux opérateurs une fenêtre plus courte pour générer des rendements avant que la 4G n’exige une nouvelle vague d’investissements majeurs. Parallèlement, la concurrence était intense. Les régulateurs ont fait pression pour faire baisser les prix et les petits concurrents ont mis en place des tarifs agressifs pour gagner des parts de marché. Les consommateurs ont consommé davantage de données sans que les opérateurs puissent facturer ces services à un prix significativement plus élevé.

Cette pression a fini par transformer la structure du secteur. Les guerres des prix ont affaibli les petits opérateurs, rendu plus difficile le financement de nouvelles infrastructures et forcé la consolidation. Sur plusieurs marchés, les structures concurrentielles très fragmentées ont cédé la place à des marchés à trois, voire à deux acteurs. C’est pourquoi le prochain cycle des données pourrait prendre une forme différente L’IA pourrait favoriser la numérisation des usages professionnels, tout comme la 4G avait accéléré celle des usages de loisir, mais dans un contexte sectoriel aujourd’hui plus favorable.

Les réseaux de télécommunications : une infrastructure stratégique sous-évaluée

C’est cet aspect du débat sur l’IA que les marchés semblent négliger. Les catalyseurs visibles de l’IA – des semi-conducteurs et des plateformes cloud aux centres de données, en passant par les équipements électriques et les systèmes de refroidissement – ont tous été récompensés. Les opérateurs de télécommunications n’en ont pas tiré profit dans la même mesure, bien qu’ils soient propriétaires des réseaux par lesquels les données doivent finalement transiter.

Cela semble incohérent. L’IA n’est pas seulement une question d’informatique – c’est aussi une question de circulation des données. Qu’il s’agisse de services d’IA fournis depuis le cloud, d’automatisation d’entreprise, d’appareils connectés ou d’informatique en périphérie, les données doivent circuler entre les utilisateurs, les appareils et l’infrastructure. Si les centres de données constituent le socle infrastructurel de l’IA, les réseaux de télécommunications demeurent indispensables à la circulation des données entre les utilisateurs, les appareils et les plateformes numériques.

Le moment choisi est crucial. Les opérateurs ne partent pas de zéro. Grâce à des années d’investissement dans la 4G et la 5G, de nombreux réseaux sont déjà capables de supporter des volumes de trafic bien plus importants, tandis que la 5G réduit le coût unitaire des données. Des investissements continus resteront nécessaires, mais l’opportunité pourrait résider dans une meilleure utilisation des infrastructures existantes plutôt que dans un nouveau cycle de déploiement spéculatif.

L’autre différence majeure réside dans la concurrence. Au cours du dernier cycle de croissance des données, l’augmentation de l’utilisation a souvent été neutralisée par une concurrence tarifaire agressive, en particulier sur les marchés où trop d’opérateurs se disputaient des parts de marché. Ce contexte est désormais en train de changer. Sur plusieurs marchés émergents, la consolidation a réduit le nombre d’acteurs et favorisé un comportement plus rationnel, offrant ainsi aux opérateurs de meilleures chances de monétiser la croissance du trafic de données sur leurs réseaux. Cela n’élimine pas pour autant les risques liés à la réglementation ou aux futurs cycles d’investissement. Cela signifie toutefois que la prochaine vague de demande s’inscrit dans une structure sectorielle plus favorable que la précédente.

Cet argument n’est pas seulement théorique. Il se vérifie déjà dans les structures sectorielles au niveau national.

Études de cas : une tendance mondiale

Le Brésil en est l’un des exemples les plus frappants. À son apogée, le marché comptait sept opérateurs mobiles en concurrence sur un territoire de la taille d’un continent, nécessitant des investissements importants et étendus en infrastructures. Une concurrence excessive a fini par pousser Oi, l’un des quatre anciens grands opérateurs, à la faillite, déclenchant une période de consolidation qui a réduit le marché à trois acteurs principaux.

Dans le contexte actuel, plus rationnel, Telefonica Brasil a pu ajuster ses tarifs globalement en fonction de l’inflation, ses concurrents suivant une trajectoire similaire. Cela a permis une croissance du chiffre d’affaires et de l’EBITDA (résultat avant prise en compte des coûts de financement, des impôts et de certaines charges comptables hors trésorerie) supérieure à l’inflation. Parallèlement, les initiatives visant à fidéliser la clientèle ont rendu le secteur plus attractif qu’il ne l’était pendant les années de concurrence destructrice.

L’Inde illustre à quel point la situation économique d’un secteur peut évoluer rapidement lorsqu’un marché non viable se rééquilibre. L’arrivée disruptive de Jio a intensifié la concurrence sur les prix dans un secteur déjà lourdement endetté et nécessitant d’importants investissements. Les tarifs ont chuté brutalement, les opérateurs les plus fragiles ont quitté le marché ou fusionné, et le marché s’est finalement consolidé autour de trois principaux acteurs.

Cette réinitialisation a créé un espace propice au redressement des marges. Depuis 2019, les prix ont sensiblement augmenté, la rentabilité s’est améliorée et la discipline en matière de gestion du capital s’est renforcée. L’Inde reste l’un des marchés de données mobiles les moins chers au monde, mais la tendance s’est inversée. Le secteur ne se contente plus de rechercher la croissance du nombre d’abonnés à tout prix. Il commence à monétiser plus efficacement l’un des plus grands bassins de demande de données mobiles au monde.

Figure 2 : Bharti Airtel – chiffre d’affaires et dépenses d’investissement

L’Inde dispose également de l’une des populations actives les plus jeunes parmi les grandes économies, ainsi que d’un important secteur d’exportation de services. Si l’adoption de l’IA s’intègre de plus en plus dans le travail intellectuel, cela pourrait ajouter une nouvelle dimension à une demande déjà forte en matière de connectivité et d’utilisation des données.

L’Indonésie en est à un stade plus précoce de ce même processus. La concurrence est restée intense même après les précédentes opérations de consolidation, en particulier en dehors de Java, où des acteurs de plus petite taille ont recouru à des politiques tarifaires agressives pour gagner des parts de marché. Cela a engendré le risque bien connu d’une forte croissance du volume de données mais d’une faible monétisation.

Les fusions récentes ont amélioré les perspectives. La fusion entre XL Axiata et Smartfren a contribué à réduire le marché à trois acteurs principaux, ouvrant la voie à une politique tarifaire plus rationnelle. Les premiers signes d’un redressement des prix apparaissent, sous l’impulsion notamment de Telkom Indonesia. Le scénario est moins abouti qu’au Brésil, mais la tendance est similaire : moins de concurrents, une meilleure discipline tarifaire et une plus grande chance de transformer la croissance du trafic de données en rendements.

Dans l’ensemble, ces exemples montrent pourquoi les opportunités restent sélectives. La consolidation peut améliorer la structure du secteur, mais la réglementation, la discipline en matière de capital et le comportement concurrentiel déterminent toujours si une meilleure structure se traduit par de meilleurs rendements.

Conclusion…

Les opérateurs de télécommunications des marchés émergents sortent d’une décennie au cours de laquelle ils ont porté l’essor des données sans toutefois capter une part suffisante de la valeur générée par la numérisation des loisirs. Des dépenses d’investissement élevées, une concurrence fragmentée et un faible pouvoir de fixation des prix ont fait que l’augmentation de l’utilisation s’est souvent traduite par une pression sur les marges plutôt que par des rendements plus élevés. Ce contexte est en train de changer. Sur plusieurs marchés, la consolidation a réduit l’intensité de la concurrence, la 5G fait baisser le coût unitaire des données, et les opérateurs font preuve de plus de discipline dans la manière dont ils monétisent leur capacité.

Le moment est crucial. L’IA devrait entraîner une nouvelle évolution radicale de la demande de données, mais les marchés ont largement ignoré les réseaux de télécommunications par lesquels ces données transiteront. Les puces électroniques, les centres de données, les plateformes cloud et les équipements électriques ont tous été récompensés en tant qu’infrastructures de l’IA. Les réseaux de télécommunications, qui constituent une composante essentielle de l’économie numérique, continuent néanmoins d’être valorisés davantage comme des infrastructures traditionnelles que comme des bénéficiaires potentiels de l’essor de l’IA.

Bien entendu, des risques tels que l’évolution de la réglementation, les coûts liés au spectre ainsi que les futurs cycles d’investissement demeurent des éléments à surveiller. Mais sur les marchés où la structure du secteur s’est améliorée et où les opérateurs peuvent transformer la hausse de l’utilisation en levier opérationnel, les télécommunications des marchés émergents semblent de plus en plus sous-évaluées. Le dernier boom des données a comprimé les marges, car les opérateurs de télécommunications ont été contraints de financer les autoroutes numériques tandis que d’autres ont capté une grande partie des bénéfices. Dans la perspective de cette nouvelle phase de croissance de la demande de données, une part importante de l’infrastructure nécessaire est d’ores et déjà en place.

Les sociétés sont sélectionnées à titre purement illustratif afin de présenter le style de gestion des investissements décrit dans le présent document et ne constituent en aucun cas une recommandation d’investissement ni une indication de performances futures.

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