Vues et perspectives
Dette émergente

Quand le climat redessine les perspectives des marchés

Comment El Niño pourrait influencer les marchés frontières

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Investment Specialist, Fixed Income, Aberdeen
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Duration: 8 Min

Date: 27 août 2026

Au cours des derniers mois, le phénomène climatique El Niño est devenu un sujet de discussion récurrent avec nos clients. À vrai dire, cela a offert une parenthèse bienvenue dans un contexte dominé par les préoccupations géopolitiques.

Nous nous intéresserons plus particulièrement au segment offrant les rendements potentiels les plus élevés au sein de l’univers des marchés émergents, compte tenu de l’impact disproportionné d’El Niño sur les prix des denrées alimentaires et de l’énergie. Ces deux postes occupent une part supérieure à la moyenne dans le panier de consommation des petits émetteurs des marchés émergents, par rapport à leurs homologues des marchés émergents dans leur ensemble et des marchés développés (voir graphique 1). Des études montrent que plus le PIB par habitant est faible, plus la part des denrées alimentaires dans le panier de consommation est élevée. 

Pourquoi ce n’est pas un nouveau choc inflationniste de type 2022

El Niño perturbe les régimes climatiques, entraînant souvent des conditions plus sèches et plus chaudes en Afrique australe et dans certaines régions d’Asie, tout en provoquant des précipitations plus abondantes et des inondations dans certaines parties de l’Amérique du Sud et de l’Afrique de l’Est. Les météorologues estiment actuellement à 88 % la probabilité qu’un phénomène El Niño se développe entre novembre 2026 et janvier 2027. Cet épisode est déjà qualifié de « super El Niño », une appellation qui peut, à juste titre, sembler préoccupante.

La bonne nouvelle, c’est que contrairement aux tremblements de terre ou aux ouragans, El Niño se développe progressivement, ce qui laisse aux gouvernements le temps de s’y préparer. Et tant que le phénomène ne perdure pas indéfiniment (ce qui ne sera pas le cas), la plupart des répercussions économiques devraient s’avérer temporaires. 

En effet, l’histoire montre que les tendances à la hausse des prix de l’énergie et de l’inflation, ainsi que le ralentissement de la croissance, s’inversent généralement à mesure que les conditions météorologiques se normalisent et que l’offre se rétablit. 

Il ne s’agit pas ici de minimiser l’impact initial. Cela suggère plutôt qu’El Niño ne devrait pas déclencher le choc inflationniste prolongé et le resserrement monétaire observés après la pandémie de Covid et le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 2022. 

Au contraire, la politique budgétaire devrait plutôt servir d’amortisseur, que ce soit par le biais de dépenses de reconstruction ou d’aides accordées aux agriculteurs et aux ménages à faibles revenus touchés, en particulier en Amérique latine et en Afrique. L’Équateur en est un bon exemple.

(Graphique 1) : Impact prévu d’El Niño à l’échelle mondiale en 2026-2027

 

Frontier map

Équateur 

L’Équateur figure parmi les pays d’Amérique latine les plus exposés à El Niño en raison de sa situation géographique le long de la côte pacifique et de l’importance de l’agriculture, de la pêche et des infrastructures de transport pour son économie. El Niño de 1997 avait entraîné une contraction de 15 % de l’économie, ce qui en a fait l’une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l’histoire du pays. 

La crevette, premier produit d’exportation de l’Équateur, est vulnérable à la hausse de la température de l’eau, à la dégradation de la qualité de l’eau et aux risques sanitaires. En 2025, l’Équateur a exporté pour 8,4 milliards de dollars de crevettes, contre 7,8 milliards de dollars de pétrole. En supposant que 50 % des exploitations aquacoles soient touchées, les pertes pourraient atteindre 1,6 milliard de dollars, soit 1 % du PIB, en cas de phénomène El Niño intense, principalement en raison d’une baisse des volumes d’exportation et d’une diminution des recettes. 

Le ministère des Finances équatorien estime que, dans ces conditions, le déficit budgétaire pourrait s’aggraver de 1 à 2 % du PIB, tandis que l’inflation pourrait augmenter de 1,5 à 3 % au quatrième trimestre 2026 avant de revenir à la normale en 2027. 

L’approvisionnement en électricité constitue une autre source de vulnérabilité. L’Équateur dépend fortement de l’hydroélectricité, ce qui rend son approvisionnement vulnérable à la sécheresse. Le phénomène El Niño de 2023/24 a mis en évidence cette faiblesse à travers des coupures d’électricité, et une répétition de ce phénomène toucherait directement les ménages et les entreprises. Pour le président Noboa, de nouvelles coupures d’électricité pourraient rapidement devenir un problème politique autant qu’économique.

Il est toutefois important de souligner la situation fondamentale de l’Équateur et les moyens dont il dispose pour résister à un choc externe. 

Premièrement, la balance courante est passée à un excédent, le plus important enregistré depuis plus de deux décennies (voir graphique 2). Cette évolution s’explique en grande partie par une amélioration des termes de l’échange et, dans une moindre mesure, par les transferts de fonds. L’Équateur est l’un des rares exportateurs nets de pétrole d’Amérique latine.

Deuxièmement, il y a la hausse des réserves de change. Fin 2025, celles-ci ont atteint un niveau record de 12,5 milliards de dollars américains, soit l’équivalent de plus de quatre mois d’importations. Si les flux de dollars américains venaient à diminuer (en raison d’une baisse des exportations ou d’un ralentissement des transferts de fonds), cette importante réserve permettrait à l’Équateur de couvrir ses besoins de financement ou d’assurer le service de sa dette extérieure. 

Une hausse des prix du cacao est pratiquement inévitable 

Le cacao est la matière première la plus exposée au phénomène El Niño et la Côte d’Ivoire en est le premier producteur mondial. L’Équateur a récemment dépassé le Ghana pour se hisser à la deuxième place (voir tableau ci-dessous). 

Lors des précédents épisodes d’El Niño, les prix du cacao ont progressé de 19 % en 1997/98, de 23 % en 2002/03, de 24 % en 2009/2010, de 9 % en 2015/16 et de 56 % en 2023/24. Au cours des 18 prochains mois, la pression des maladies et la faiblesse des investissements pèseront sur la production de cacao, mais le principal facteur de risque pour la production reste l’harmattan. Il s’agit d’un vent sec saisonnier qui souffle depuis le Sahara, entraînant une faible humidité et une baisse des précipitations dans toute l’Afrique de l’Ouest. 

Lors du phénomène El Niño de 2016, les conditions liées à l’harmattan ont contribué à une baisse de la production de cacao de la Côte d’Ivoire, qui est passée d’environ 1,8 million de tonnes à 1,5 million, soit une chute de 16 %. Le cacao représente plus de 50 % des recettes d’exportation du pays et environ 15 % du PIB ; l’impact macroéconomique principal s’est donc fait sentir au niveau des comptes extérieurs. Malgré une hausse des prix du cacao de plus de 50 %, les volumes d’exportation ont baissé et le déficit courant s’est creusé, passant de 1,7 % du PIB en 2015 à 3,0 % en 2016.

Cependant, l’épisode de 2016 met également en évidence pourquoi l’impact économique sur la Côte d’Ivoire devrait rester gérable. Contrairement à l’Équateur, le canal de transmission est plus restreint et concentré sur une seule culture d’exportation, plutôt que sur des dégâts généralisés touchant les infrastructures, la pêche et les réseaux de transport.

La hausse des prix du cacao compense en partie la baisse des volumes de production. Ces dernières années, le Conseil du café et du cacao (CCC) a réduit la part du cacao vendu à terme, ce qui permet aux comptes extérieurs de suivre de plus près la hausse des prix au comptant. Par conséquent, si une récolte de cacao moins abondante creusera le déficit courant, l’impact budgétaire et extérieur devrait être atténué par une participation accrue aux prix au comptant.

Conclusion…

La principale leçon d’El Niño est que l’exposition à un choc climatique ne suffit pas à déterminer ses conséquences économiques.

Deux pays peuvent être confrontés au même choc climatique et en sortir avec des résultats très différents. Ce qui compte en fin de compte, ce n’est pas seulement l’exposition, mais aussi la résilience. Des balances extérieures solides, des réserves saines et des cadres politiques crédibles peuvent aider les pays à surmonter les perturbations temporaires et à se redresser une fois que les conditions se normalisent.

Pour les investisseurs exposés aux marchés frontières, cela constitue un rappel opportun que les fondamentaux des pays comptent toujours bien plus que les gros titres.